Les enjeux de la représentation des vanités

       Pour répondre à ce sujet, Études épistémè, revue électronique publiée chaque semestre consacrée à l’étude de la littérature et de l’histoire en Europe du XVIe au XVIIe siècle, a été très utile. Elle est publiée par l’université de Paris III. La publication est dirigée par deux professeurs de cette université, Gisèle Venet et Line Cottegnies. 

Premier paradoxe : la représentation des éléments de l’iconographie et la nécessité d’un aspect esthétique 

        L’aspect esthétique des vanités est primordial : bien que le message soit moral et funeste (memento mori), renvoyant aux différentes passions humaines (savoir, gloire, richesse et plaisirs de la chair) les natures mortes de vanités sont avant tout belles. C’est là tout le paradoxe de ces images : représenter l’idée de la mort et de la fuite du temps de façon extrêmement attrayante pour l’oeil. Ceci est particulièrement visible en peinture, où les contrastes de couleurs, la lumière, subliment les objets représentés avec tant de minutie. En gravure, l’oeil est moins distrait, le sujet apparait plus clairement, il est ainsi plus « terrifiant ». 

        Voici deux gravures : une du néerlandais Jan Kuyken et Pieter Arentsz et une autre de Barthel Beham un allemand, tous deux ayant vécu au XVII ème siècle. Le site du Rijksmuseum permet de faire des recherches par mots clés dans l’onglet « explorer la collection ». En rentrant un mot, plutôt en néerlandais, comme « zandloper » (« sablier ») on trouve un certain nombre de gravures du XVII ème siècle sur le thème des vanités. Les gravures sont répertoriées par mots clés plus que par thème (les vanités par exemple). 

Source https://www.rijksmuseum.nl/en/search/objecten?q=zandloper&p=2&ps=12&ii=6#/RP-P-1896-A-19368-545,18

Pieter ARENTSZ (II), Femme assise à une table avec une bougie allumée, sablier et un crâne, Jan Luyken, 1687, gravure, 95mm × 78mm, Rijksmuseum Source: https://www.rijksmuseum.nl/en/search/objecten?q=zandloper&p=2&ps=12&ii=6#/RP-P-1896-A-19368-545,18

         La gravure de Jan Kuyken possède une composition classique, d’un intérieur peu détaillé, mis à part deux arcades esquissées dans l’arrière plan. Ces arcades renvoient à un lieu sacré, un temple ou peut être une église. Une femme, en vêtement de type monastique indique de sa main droite la bougie qui se consume. En nature morte sur la table un crâne, un sablier. Sur les genoux de la femme, un livre ouvert. Le graveur a réussi à rendre la lumière de la bougie. Cette gravure simple est belle et efficace : on saisit l’idée de la nécessité de préparer son âme au Jugement Dernier qui est proche, référence fait par les arcades, grâce à la Bible, livre posé sur les genoux.

La gravure de Barthel Beham est plus « violente ».

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Barthel BEHAM, Enfant endormi avec quatre crânes et un sablier, 1512 – 1540 Gravure, 54mm × 76mm, Rijksmuseum. Source : https://www.rijksmuseum.nl/en/search/objecten?q=zandloper&p=1&ps=12&ii=11#/RP-P-OB-4201,11

         Un jeune enfant type putto est endormi les bras croisés sur la poitrine, tel un gisant. Les crânes au premier plan sont massifs et représentés en gros plan. On perçoit chaque détail de ces derniers, notamment celui sur la droite qui est vu du dessous. La morbidité est ici frappante. D’autre part, l’orientation de ce crâne vu di sotto in su renvoie directement à celle de l’enfant. Il y a un jeu de correspondances pour souligner encore une fois la brièveté de la vie. Le passage de l’enfance à la mort est représenté comme étant très rapide. 

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Barthel BEHAM, (détail) Enfant endormi avec quatre crânes et un sablier, 1512 – 1540 Gravure, 54mm × 76mm, Rijksmuseum. Source : https://www.rijksmuseum.nl/en/search/objecten?q=zandloper&p=1&ps=12&ii=11#/RP-P-OB-4201,11

Second paradoxe : la représentation de l’irreprésentable (la mort, la fuite du temps, le néant)

       C’est justement parce que la représentation de concepts abstraits est difficile que l’iconographie des vanités s’est « institutionnalisée » : le crâne, la bougie, le sablier etc. Tous sont des symboles d’une idée précise. Grâce à ces éléments stables, la lecture des vanités se fait facilement, en dépit des différents modes de représentations et des variations. 

      La simplicité de ces modes de représentations est typique du Siècle d’Or. Tout comme des artistes tels que Frans Hals par exemple dans ses portraits, les vanités sont empreintes de « réalisme ». L’utilisation d’éléments quotidiens de l’époque : les fleurs, les bougies, le sablier. Les éléments du quotidien sont utilisés et mis en scène pour illustrer plus généralement des idées ou des proverbes.

Résolution des paradoxes : les sources littéraires de l’époque ou comment fournir aux peintres un imaginaire pour représenter les vanités. 

       La source principale du XVII ème siècle aux Pays Bas était Roemer Pieterszoon Visscher (né à Amsterdam en 1547 et mort le 19 février 1620) , un négociant hollandais et un auteur d’épigrammes populaires. Ses emblèmes de l’ouvrage Sinnepoppen ont beaucoup circulé, et ainsi on retrouve des modèles de bougies, symbole de l’écoulement du temps (ici des petits clous percés dans la bougie indiquent la vitesse à laquelle fuit le temps).

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Source (capture d’écran) : http://graauw.home.xs4all.nl/sinnepoppen/sinnepoppen.html Van ROEMER VISSCHER, SINNEPOPPEN, Gravure « Bij glafen om » 1614

       Jacob Cats a aussi fourni, avec son Emblemata, des modes de représentations des objets du quotidien. Par exemple cet emblème de la bougie assorti de la mention « Flamma fumo proxima »

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Source : (capture d’écran) http://emblems.let.uu.nl/c162717.html Jacob Cats, Flamma Fumo Proxima, Emblemata, Gravure, 1618

On retrouve cette idée de bougie, outil du quotidien, employée en peinture pour symboliser la fuite du temps.

        Pour cette dernière partie, l’article de Christophe de Voogd, La civilisation du « Siècle d’or »aux Pays-Bas publié sur le site Clio – Voyage Culturel est très intéressant et complet sur le Siècle d’Or. Christophe de Voogd est maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris Ancien directeur de la Maison Descartes. L’article est hébergé par Clio, un site d’historiens voyageurs désireux de faire partager leur plaisir de l’exploration culturelle.

Clémence L.

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