Fleurs, insectes et vanités au Rijksmuseum

Le bouquet de fleur : vanité ou anti-vanité ?

       Le Rijksmuseum possède une très grande collection de peintures représentant des bouquets de fleurs. Il s’agira à travers deux tableaux de comprendre en quoi peut-on voir dans un bouquet de fleurs une vanité. Nous étudierons les différentes symboliques des variétés de fleurs puis les celles des insectes ou petits animaux présents au près de ces bouquets.

       En tant que sources iconographiques,  Memory of the Netherlands fut une ressource utile, en écrivant les deux mots clés côte à côte « bloemer stilleven » (fleurs nature morte). Cette base de recherche est très utile, même si l’aspect esthétique parait ancien son moteur de recherche est efficace.  Il est possible d’écrire des mots clés en anglais ou bien en néerlandais. L’avantage lorsque nous sommes sur une page concernant un tableau, une photographie, etc… c’est que figure le cartel complet de l’oeuvre, parfois même ses anciens propriétaires. S’y trouvent les dates de vie de l’artiste, son nom complet, le ou les dates de l’oeuvre, ses dimensions, sa technique, son lieu de conservation et sa source. Ceci atteste du sérieux de ce site.

       Egalement pour ce qui est des ressources, un fichier pdf de la médiathèque de Tresses, réalisé par Isabelle Beccia, responsable du service culturel du musée des beaux-arts de Bordeaux, en 2011, a été utile. Cette étude est vraiment très complète et approfondie, elle traite de l’iconographie des vanités, il y a un glossaire de tous les éléments qui peuvent être présents dans une vanité et de leurs symboliques, comme des objets, des fruits, des végétaux, des animaux. Tout ceci présenté de manière très claire, lisible et plutôt agréable, regroupé par thème et complété par des citations issues du livre d’Olivier Le Bihan, La peinture hollandaise du XVIIème siècle au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux (1990), ou autres ouvrages figurant dans une bibliographie à la fin de l’étude. Sont même cités des passages bibliques lorsque c’est nécessaire pour justifier l’interprétation d’un élément.

Capture d’écran du pdf de la médiathèque de Tresses

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        Comme nous l’avons déjà évoqué , la nature morte, et plus précisément la représentation de fleur, est très chère aux peintres du Siècle d’Or hollandais. Bon nombres d’artistes se spécialisent en tant que « peintres de nature morte ». Pour l’artiste, le bouquet de fleur permet d’exprimer son talent artistique, sa rigueur du détail et le travail du modelé, ainsi que de la lumière. Ils aiment aussi essayer de représenter des fleurs en pleine vie voire même le moment où elles commencent à fâner.

         Voici deux tableaux de peintres hollandais.

Hans Bollongier, Stilleven met bloemer, 1639, huile sur toile, 67.6 × 53.3 cm, Rijksmuseum, Asterdam

Hans Bollongier, Stilleven met bloemer, 1639, huile sur toile, 67.6 × 53.3 cm, Rijksmuseum, Amsterdam

       Le premier est du peintre Hans Bollongier, Nature morte avec fleurs de 1639. C’est un artiste originaire de Haarlem qui est né en 1600 et mort en 1645.

Balthasar van der Ast, Stilleven mit bloemen, 1630, huile sur toile, 59 × 43 cm, Rijksmuseum, Amsterdam

Balthasar van der Ast, Stilleven mit bloemen, 1630, huile sur toile, 59 × 43 cm, Rijksmuseum, Amsterdam

      Le second porte le même titre et il a été réalisé par Balthasar van der Ast en 1630, il est né à Milddelbourg en 1593//1594 et est mort en 1657 à Delf.

       Les fleurs

      Nous voyons dans ces toiles -et notamment dans la première- des fleurs de tulipes tachetées, en ce qui concerne cette particularité un article a déjà été fait dessus:  La tulipomanie.

      D’après la source présentée précédemment de la médiathèque de Tresses, nous pouvons apercevoir en plus des tulipes des roses, des pivoines, du muguet, et bien d’autres encore, ainsi que des herbes sèches.

      Le plus souvent, les fleurs coupées rappellent les choses passagères de la vie, la volupté, la luxure. Les étapes de floraison de ces fleurs renvoient aux âges de l’homme. La beauté des fleurs est très éphémère : elles ne durent qu’un temps, souvent le temps d’une saison, le printemps et l’été. La beauté des fleurs renvoient à la beauté des femmes, c’est un rappel de ce que les plaisirs de la vie sont passagers. Dans le bouquet de Balthasar van der Ast nous remarquons quelques branches de muguets, une fleur qui ne fleurie qu’au mois de mai et ne dure que quelques semaines. Le bouquet est une image du paradis sur terre, où tous les sens humains sont stimulés.

       La rose est d’autant plus représentative des plaisirs passagers de la vie, qu’elle est le symbole de la déesse de la beauté, de l’amour, de la fécondité Venus/Aphrodite mère de Cupidon/Eros qui pique par des flèches d’amour les êtres, un peu comme la rose qui symbolise l’amour et qui peut ainsi blessée.

      Il est peu évident d’attribuer les bouquets de multiples et belles fleurs au genre des vanités, car ils ne rappellent pas explicitement les dangers des passions de la vie. Cependant les artistes choisissent souvent de représenter ces bouquets avec des fleurs sur le point de faner, ce qui évoque leur fragilité et rappelle qu’elles sont très éphémères. Généralement les représentations des vanités sans caractère religieux  sont plutôt strictes quant à la finitude de la vie. Au contraire les fleurs font parties du cycle de la vie et des saisons: elles naissent, meurent, deviennent poussières, puis repoussent. Par exemple, les herbes sèches font allusion au verset du premier Epître de saint Pierre : « car toute chair est comme l’herbe et toute sa gloire comme fleur d’herbe ; l’herbe se dessèche et sa fleur tombe ; mais la parole du Seigneur demeure pour l’éternité » (1-24,25). A partir de cela nous pouvons élargir notre propos en affirmant que les peintures de vanités ayant un fort caractère religieux ne sont pas si pessimistes, dans le sens où nous aussi, humains, nous sommes voués à cette aspect cyclique et donc éternel, auprès de Dieu. C’est pourquoi nous pouvons dire que les vanités sont comme des avertissements pour se remettre dans le droit chemin avant qu’il ne soit trop tard.

      Les invertébrés 

       Dans ce genre de bouquets de fleurs qu’on pourrait voir comme des vanités, il est très fréquent d’apercevoir de petits insectes, ou bien des coquilles, coquillages, et comme on peut le voir ici, des escargots.

       Tout d’abord, en ce qui concerne l’escargot il a plusieurs significations selon le sujet représenté, mais le plus souvent il est à mettre en lien avec la féminité, comme Marie « peine de grâce ». En effet, la femme est « remplie d’eau », conception liée à la fertilité. C’est pourquoi souvent la Vierge Marie et la déesse Vénus sont associées à un récipient rempli d’eau. Dans le tableau de Bollangier on voit ce petit escargot glissant sur le rebord de la table où est posé le vase de fleurs, mais à son extrémité se trouve un lézard, symbolisant directement la mort. C’est un être qui aime les endroits ombragés et terrestres, ce qui nous fait penser à l’endroit où le corps se trouve lorsqu’il est inhumé. Cependant et paradoxalement encore une fois, se trouve la destinée cyclique du temps, par la présence d’une chenille à coté de cet escargot. Chenille, être éphémère lui aussi, mais qui se transforme en un joli papillon. Est évoquée ici l’idée de la rédemption : s’il on rentre dans le droit chemin et que l’on arrive à se détacher des vanités humaines, le paradis nous est encore ouvert. Les belles fleurs peuvent alors aussi représenter ce paradis céleste. On trouve aussi une libellule dans le tableau de Balthasar van der Ast. En grec, le mot « psyché » signifie à la fois âme et papillon, c’est pourquoi depuis l’Antiquité ce petit animal est considéré comme psychopompe, un être qui se saisit de l’âme lorsque notre corps s’éteint, pour  la guider vers les cieux. On rejoint encore une fois l’idée de l’espérance qu’après la mort il y ait dans la religion chrétienne la résurrection  et une vie éternelle auprès de Dieu. Nous pouvons voir que dans le tableau de Balthasar van der Ast un papillon est présent auprès des fleurs, qui vont bientôt mourir ou plutôt faner.

       Dans ce même tableau se trouve trois coquilles vides de mollusque de la mer. C’est le symbole du sexe féminin, comme tout coquillage (qui sont aussi des attributs de Venus). Symbole du sexe féminin et donc, comme l’escargot,  de la féminité, de la fécondité mais cette fois-ci avec l’idée de la chasteté. De plus ses coquillages sont au nombre de trois et rappelle d’autant plus le moment de l’Annonciation et de l’Incarnation du Christ, et la Sainte Trinité. Ces coquillages sont délaissés sur le rebord de la table, ce qui représente le délaissement de la foi et des Saints Commandements au profit des vanités humaines (gloire, luxure, richesse, faste etc.)

     Pour finir, la représentation des êtres comme la mouche dans ces bouquets fleuries renvoie explicitement à la souillure due au péché et au corps promu à la décomposition. La mouche rappelle la simple condition de l’homme s’il n’obéit pas aux règles sacrées de Dieu, sans promesse de résurrection et de vie éternelle.

      A travers cet article nous avons pu présenter une nouvelle forme de vanité, se trouvant dans  le règne animal et végétal. Mais nous avons pu voir que ces représentations sont paradoxales car elles évoquent à la fois le caractère éphémère de la vie et des passions, ainsi que le caractère cyclique de celle-ci. C’est pourquoi nous pouvons parler d’anti-vanité, car il y a un espoir de rédemption, de renouveau.

Clémentine J.

La vanité représentée dans l’autoportrait de David BAILLY (1651)

David BAILLY, Autoportrait ou Vanité, Nature Morte avec portrait d'un jeune peintre, 1651, huile sur bois, 90 x 122cm, Stedelijk Museum, Leyde © Copyright Luc Rozsavolgyi 2004 - 2008

David BAILLY, Autoportrait ou Vanité, Nature Morte avec portrait d’un jeune peintre, 1651, huile sur bois, 90 x 122cm, Stedelijk Museum, Leyde
© Copyright Luc Rozsavolgyi 2004 – 2008

       Les ressources ayant permis cette recherche sont un site internet d’amateur et un blog, chacun ayant fourni une analyse de l’Autoportrait de David Bailly.

Capture d'écran du blog http://mydailyartdisplay.wordpress.com. Page "About"

Capture d’écran du blog http://mydailyartdisplay.wordpress.com. Page « About »

       La première ressource utilisée est un blog rédigé en anglais d’un amateur anglophone d’Histoire de l’Art faisant régulièrement des articles sur des oeuvres de toutes époques confondues. Son travail a débuté en  2010 : my daily art display. Ce blog est hébergé par WordPress. L’interface du blog est plutôt esthétique, avec un moteur de recherche par mots-clés, comprenant des noms de peintres ou des genres artistiques. On note un trop-plein de catégories cependant. Il aurait été plus didactique de faire plusieurs onglets dans le menu principal pour se repérer plus facilement. D’après ce que l’on peut lire dans certains de ses articles, l’auteur souhaite traiter d’oeuvres qui n’ont pas encore été beaucoup étudiées. Lorsque l’on tape « vanitas » dans la barre de recherche nous nous trouvons face à plusieurs articles traitant plus ou moins de la vanité. Malgré le peu d’informations sur l’auteur, sa formation, son âge, ou bien même son pays, je recommande ce blog car il est très intéressant et concentre bon nombre de présentations de tableaux, d’artistes, de mouvements artistiques. On peut suivre ce blog en recevant des alertes par mail. En ce qui concerne l’article sur l’Autoportrait de David Bailly, il est très complet, y figure également une courte biographie utile pour cerner l’artiste, ainsi qu’une description et une analyse de la vanité.

       Ensuite, un site français datant de 2003, réalisé un collaboration avec un professeur et plusieurs de ses élèves. L’auteur, Luc Rozsavolgyu, explique que ce site a pour objet de regrouper des extraits importants de ses cours donnés en Classe Préparatoire H.E.C et à l’Académie supérieure des Beaux-Arts. Le site en lui-même n’est pas pratique, mais j’ai voulu le citer car l’article traitant de l’Autoportrait de David Bailly est assez intéressant, bien que pas scientifique. L’esthétique de l’interface est peu agréable par sa couleur beaucoup trop criarde pour être appréciée et nous ne pouvons accéder aux différentes rubriques que par un code d’accès.  J’ai réussi a trouvé l’article en question uniquement par l’intermédiaire du moteur de recherche Google.

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      Cet autoportrait comporte plusieurs nom : Vanité au portrait, Vanité, nature morte avec portrait d’un jeune peintre. C’est une huile sur bois de 1651 par le peintre néerlandais David Bailly né en 1584 et mort en 1657 à Leyde (actuels Pays-Bas), non loin de la région d’Amsterdam. Elle est actuellement exposé au Stedelijk Museum de Leyde.

       Leyde est à l’époque une ville concurrente d’Amsterdam sur le plan économique et celui de la production artistique. David Bailly a été portraitiste à Amsterdam. Souvent dans ses portraits sont mis en scène des natures mortes ayant pour objet une vanité. C’est à la suite de son Grand Tour de l’Europe qu’il peigna fréquemment des natures mortes et des vanités.

Une mise en abîme.

       Ce tableau a été peint lorsque l’artiste été âgé de 67 ans, or le sujet de l’oeuvre c’est un homme plutôt d’un jeune âge. Il est facilement aisé de le reconnaitre : c’est l’artiste lui-même, en plus jeune. Il nous présente de sa main gauche un autoportrait de son visage à l’âge où il peint le tableau. Cette scène est comme une projection du passé pour l’homme représenté dans le petit cadre ovale, ou bien du futur pour le jeune homme représenté. Quoiqu’il en soit, ces deux projections tendent vers la même fin : la vieillesse, la décomposition et la mort. C’est pourquoi dans l’autre partie du tableau se trouve une nature morte.

La représentation des arts et des connaissances

      On remarque qu’au dessus du creux de son coude gauche est suspendue au mur une palette nue qui symbolise la peinture. Au dessus de cette palette se trouve le dessin avec la représentation du Bouffon jouant du luth de Frans Hals (c.1623) qui découle de la représentation de la musique qui figure aussi avec une flute posée derrière l’autoportrait « vieux ».

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A gauche : Bouffon jouant du luth de Frans Hals, c.1623, Musée du Louvre, 70 x 62 cm. Source :  http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/le-bouffon-au-luth & A droite : détail de l’Autoportrait de Bailly, source: http://www.cynthia3000.info/celine-brun-picard/blog/index.php?tag/david-bailly

Enfin, le jeune homme présente avec sa canne les multiples objets qui se trouvent sur la table : la représentation de la  la sculpture avec une miniature de buste et d’une sculpture sur piedestal. Puis se trouve aussi un rouleau de papier et un livre, qu’on peut interpréter ici comme des symboles de connaissance. Le lien entre la partie gauche et la partie droite du tableau se fait par les bras du jeune homme. Ces divers objets font du ou des peintres représentés des personnes érudits ayant la connaissance des lettres et des arts.

Une vanité

     Associés à cette mise en abîme et à cette représentation des arts, des éléments symbolisant la finitude de la vie : des roses, une bougie éteinte d’où s’échappe de la fumée, des bulles de savons qui représentent la fragilité de la vie, puis le crâne et le sablier signifiant directement le destin funeste de chaque homme. Sont présents aussi des éléments représentant les passions humaines : un verre rempli d’un liquide ambré, peut-être de la bière ou du vin blanc très consommés à l’époque (il était commun d’être ivre dans cette région au XVIIème, beaucoup de représentations en manifestent), des pièces de monnaies, un collier de perles, un couteau en os ou en ivoire et un tissu noir précieux. Tout ceci est agencé pour que ce soit agréable aux yeux du spectateur. En dernier élément qui justifie que ce soit une vanité : la présence du verre au reflet rouge sang semblable à un calice et à une boule d’encens, y figure aussi des livres, peut être la Bible, renvoyant directement à la condamnation des passions par la religion chrétienne.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0d/David_Bailly_Vanitas1651.jpg

Détail de l’Autoportrait de David Bailly Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0d/David_Bailly_Vanitas1651.jpg

        Ce tableau est une mise en scène, car se trouve dans le coin droit du tableau un rideau qui peut faire penser au rideau du théâtre, que l’on dégage lorsque la scène commence et que l’on ferme lorsque c’est fini. Avec ce rideau, le tableau tend de nouveau vers l’ambiguïté du présent et du passé : on dégage le rideau pour montrer ce qui va arriver dans un futur plutôt lointain pour un jeune homme, ou bien on le ferme pour exprimer le faite que la « partie est finie », c’est la fin de la représentation.

Clémentine J.

Les enjeux de la représentation des vanités

       Pour répondre à ce sujet, Études épistémè, revue électronique publiée chaque semestre consacrée à l’étude de la littérature et de l’histoire en Europe du XVIe au XVIIe siècle, a été très utile. Elle est publiée par l’université de Paris III. La publication est dirigée par deux professeurs de cette université, Gisèle Venet et Line Cottegnies. 

Premier paradoxe : la représentation des éléments de l’iconographie et la nécessité d’un aspect esthétique 

        L’aspect esthétique des vanités est primordial : bien que le message soit moral et funeste (memento mori), renvoyant aux différentes passions humaines (savoir, gloire, richesse et plaisirs de la chair) les natures mortes de vanités sont avant tout belles. C’est là tout le paradoxe de ces images : représenter l’idée de la mort et de la fuite du temps de façon extrêmement attrayante pour l’oeil. Ceci est particulièrement visible en peinture, où les contrastes de couleurs, la lumière, subliment les objets représentés avec tant de minutie. En gravure, l’oeil est moins distrait, le sujet apparait plus clairement, il est ainsi plus « terrifiant ». 

        Voici deux gravures : une du néerlandais Jan Kuyken et Pieter Arentsz et une autre de Barthel Beham un allemand, tous deux ayant vécu au XVII ème siècle. Le site du Rijksmuseum permet de faire des recherches par mots clés dans l’onglet « explorer la collection ». En rentrant un mot, plutôt en néerlandais, comme « zandloper » (« sablier ») on trouve un certain nombre de gravures du XVII ème siècle sur le thème des vanités. Les gravures sont répertoriées par mots clés plus que par thème (les vanités par exemple). 

Source https://www.rijksmuseum.nl/en/search/objecten?q=zandloper&p=2&ps=12&ii=6#/RP-P-1896-A-19368-545,18

Pieter ARENTSZ (II), Femme assise à une table avec une bougie allumée, sablier et un crâne, Jan Luyken, 1687, gravure, 95mm × 78mm, Rijksmuseum Source: https://www.rijksmuseum.nl/en/search/objecten?q=zandloper&p=2&ps=12&ii=6#/RP-P-1896-A-19368-545,18

         La gravure de Jan Kuyken possède une composition classique, d’un intérieur peu détaillé, mis à part deux arcades esquissées dans l’arrière plan. Ces arcades renvoient à un lieu sacré, un temple ou peut être une église. Une femme, en vêtement de type monastique indique de sa main droite la bougie qui se consume. En nature morte sur la table un crâne, un sablier. Sur les genoux de la femme, un livre ouvert. Le graveur a réussi à rendre la lumière de la bougie. Cette gravure simple est belle et efficace : on saisit l’idée de la nécessité de préparer son âme au Jugement Dernier qui est proche, référence fait par les arcades, grâce à la Bible, livre posé sur les genoux.

La gravure de Barthel Beham est plus « violente ».

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Barthel BEHAM, Enfant endormi avec quatre crânes et un sablier, 1512 – 1540 Gravure, 54mm × 76mm, Rijksmuseum. Source : https://www.rijksmuseum.nl/en/search/objecten?q=zandloper&p=1&ps=12&ii=11#/RP-P-OB-4201,11

         Un jeune enfant type putto est endormi les bras croisés sur la poitrine, tel un gisant. Les crânes au premier plan sont massifs et représentés en gros plan. On perçoit chaque détail de ces derniers, notamment celui sur la droite qui est vu du dessous. La morbidité est ici frappante. D’autre part, l’orientation de ce crâne vu di sotto in su renvoie directement à celle de l’enfant. Il y a un jeu de correspondances pour souligner encore une fois la brièveté de la vie. Le passage de l’enfance à la mort est représenté comme étant très rapide. 

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Barthel BEHAM, (détail) Enfant endormi avec quatre crânes et un sablier, 1512 – 1540 Gravure, 54mm × 76mm, Rijksmuseum. Source : https://www.rijksmuseum.nl/en/search/objecten?q=zandloper&p=1&ps=12&ii=11#/RP-P-OB-4201,11

Second paradoxe : la représentation de l’irreprésentable (la mort, la fuite du temps, le néant)

       C’est justement parce que la représentation de concepts abstraits est difficile que l’iconographie des vanités s’est « institutionnalisée » : le crâne, la bougie, le sablier etc. Tous sont des symboles d’une idée précise. Grâce à ces éléments stables, la lecture des vanités se fait facilement, en dépit des différents modes de représentations et des variations. 

      La simplicité de ces modes de représentations est typique du Siècle d’Or. Tout comme des artistes tels que Frans Hals par exemple dans ses portraits, les vanités sont empreintes de « réalisme ». L’utilisation d’éléments quotidiens de l’époque : les fleurs, les bougies, le sablier. Les éléments du quotidien sont utilisés et mis en scène pour illustrer plus généralement des idées ou des proverbes.

Résolution des paradoxes : les sources littéraires de l’époque ou comment fournir aux peintres un imaginaire pour représenter les vanités. 

       La source principale du XVII ème siècle aux Pays Bas était Roemer Pieterszoon Visscher (né à Amsterdam en 1547 et mort le 19 février 1620) , un négociant hollandais et un auteur d’épigrammes populaires. Ses emblèmes de l’ouvrage Sinnepoppen ont beaucoup circulé, et ainsi on retrouve des modèles de bougies, symbole de l’écoulement du temps (ici des petits clous percés dans la bougie indiquent la vitesse à laquelle fuit le temps).

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Source (capture d’écran) : http://graauw.home.xs4all.nl/sinnepoppen/sinnepoppen.html Van ROEMER VISSCHER, SINNEPOPPEN, Gravure « Bij glafen om » 1614

       Jacob Cats a aussi fourni, avec son Emblemata, des modes de représentations des objets du quotidien. Par exemple cet emblème de la bougie assorti de la mention « Flamma fumo proxima »

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Source : (capture d’écran) http://emblems.let.uu.nl/c162717.html Jacob Cats, Flamma Fumo Proxima, Emblemata, Gravure, 1618

On retrouve cette idée de bougie, outil du quotidien, employée en peinture pour symboliser la fuite du temps.

        Pour cette dernière partie, l’article de Christophe de Voogd, La civilisation du « Siècle d’or »aux Pays-Bas publié sur le site Clio – Voyage Culturel est très intéressant et complet sur le Siècle d’Or. Christophe de Voogd est maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris Ancien directeur de la Maison Descartes. L’article est hébergé par Clio, un site d’historiens voyageurs désireux de faire partager leur plaisir de l’exploration culturelle.

Clémence L.

Le foyer artistique d’Amsterdam et les vanités au 17 ème siècle

Les artistes au XVII ème siècle sont surtout présents dans les centres économiques de production, c’est à dire les villes dynamiques, telle qu’Amsterdam. Ils s’inscrivent dans des guildes afin de pouvoir exercer leur métier. Chaque ville a ainsi ses artistes regroupés en atelier, ou qui se retrouvent au sein de la guilde : ils influent donc les uns sur les autres. Cette mise en commun des recherches picturales est doublée de spécificités artistiques liées à la tradition locale. De véritables « foyers de peinture » apparaissent, sans pour autant se détacher de l’unité de la peinture hollandaise : le réalisme de la représentation, le goût pour la description minutieuse des éléments, des couleurs brillantes et un travail sur la lumière.

La scène de genre en générale émerge un siècle avant notre période d’étude, au XVI ème siècle. Les artistes ne s’intéressent alors plus à illustrer un texte ou un fait historique mais simplement à créer des illustrations de proverbes ou de morales tout en représentant la vie quotidienne des habitants de sa ville. Les scènes de genre ont été longtemps le sujet de prédilection des peintres. Elles étaient prisées à l’époque car correspondaient aux goûts de la bourgeoisie qui apprécie de voir mis en valeur ce qui la distingue justement des autres : les objets précieux et à foison. La puissance des Provinces-Unies provient de sa véritable suprématie maritime et commerciale constituée grâce aux investissements de la bourgeoisie et à son dynamisme.

Il en est ainsi de Jan Steen (1625-1679) né et mort à Leyde, dans la région d’Amsterdam. Sa Joyeuse Famille peinte en 1668 illustre le proverbe « Ce que chantent les vieux, les petits le fredonnent ». La présence d’objets de luxe sur le sol, entassés, la beauté des tissus (une broderie recouvre la table à souper), la présence des instruments et du vin renvoie aux vanités humaines. Ces véritables « fragments de réel » servent de support moral. Ici il s’agit de mettre en garde les parents de ne pas donner le mauvais exemple aux enfants. On voit en effet un tout jeune enfant au premier plan qui boit du vin à même la cruche aidé par sa soeur, et deux jeunes adolescents en train de fumer au fond à droite de la scène. Un nourrisson est même présent dans les bras de sa mère. Il est possible d’y voir un présage : le nourrisson va se mettre à boire jeune, comme les deux enfants à la cruche, puis à fumer un peu plus tard, si ses parents lui montrent un tel exemple.

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Les vanités, repris du Livre de l’Ecclésiaste développe une morale (comme il a été vu dans un article précédent). Cette morale porte sur la brièveté de la vie et la nécessité de méditer sur le Jugement Dernier. Pourtant, paradoxalement, celles-ci semblent pousser le spectateur à profiter des plaisirs de la vie. La multitude d’objets entassés porteurs de symboliques respectives, dont deux exemples ont été analysés dans des articles précédents (la tulipe et la bougie), renvoie à la société hollandaise qui s’est enrichie petit à petit et qui a un gout certain pour les objets précieux. Chaque élément dans sa catégorie dénonce en quelque sorte les traits de cette société bourgeoise :

-les bougies qui se consument, les sabliers et horloges dénoncent la fuite du temps;

-les fleurs fanées, fruits renvoient au destin commun;

-les miroirs veulent symboliser la vanité des apparences;

-la peinture elle-même évoque le fait que tout n’est qu’illusion.

Le succès de la nature morte, et notamment des vanités, aux Pays Bas à cette époque s’explique donc par sa valeur décorative et son prix moins élevé que les peintures d’Histoire. Les peintures d’Histoire sont en effet considérées comme étant plus prestigieuses et intellectuelles. La scène de genre manque alors de règles précises et d’une théorie qui l’unifierait. C’est justement ce dernier trait qui plait aux peintres.

En effet, ce succès vaut aussi pour les peintres qui apprécient de pouvoir travailler librement sans la contrainte du sujet et de se concentrer sur la peinture en elle-même : la disposition des objets, la mise en scène de ces derniers, leurs textures, couleurs, la mise en contraste avec d’autres objets qui leur sont opposés du point de vue de leurs natures ou de leurs propriétés physiques.

Ainsi, les scènes de genres s’imposent-elles sur le marché de l’art Hollandais, dont les vanités, dans la région d’Amsterdam à cette période.

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Ressources numérique / bibliographie 

Pour répondre  à ce sujet, le site Insecula est utile car il fournit des synthèses historiques concises et claires. Ce site contient une encyclopédie des arts et de l’architecture, il s’agit d’un site français qui contient des images et des descriptions de milliers d’oeuvres d’art des musées majeurs et des collections de France et d’ailleurs. Le moteur de recherche est simple à utiliser. L’absence de bibliographie est très dommage. L’interface est un peu vieillie mais simple. 

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Le site internet Histoire pour tous est un site internet dont les articles sont rédigés par des étudiants, enseignants ou passionnés. C’est un véritable magazine en ligne spécialisé sur l’Histoire destiné aux curieux mais aussi aux initiés. Le directeur éditorial est Frédéric Gerlier, diplômé de Sciences Politiques. Un article intitulé « La peinture de genre hollandaise au XVIIème siècle » . L’interface de ce site est très accessible, avec un défaut seulement au niveau des onglets, trop nombreux et qui ne facilite pas la recherche. 

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Un ouvrage a permis d’enrichir mon discours dans cet article : G.Cassegrain, C. Guégan, P. Le Chanu, O. Zeder, L’ABCdaire de Vermeer, Flammarion, 2010, Paris. Il est très pratique car il offre une description de la société du 17ème siècle, des peintres de la région d’Amsterdam (Harleem, Leyde), du contexte historique. 

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Clémence L.