Les natures mortes de gibier du peintre néerlandais Jan Weenix (1640-1719)

       Galerie-photo est un site consacré à la photographie haute résolution dont le thème de fond est l’enrichissement culturel de la photographie y compris par le rapprochement avec la peinture. Dans ce cadre, un article y a été consacré à l’étude des œuvres du peintre Jan Weenix notamment. L’auteur de l’article est Henri Peyre, professeur de photographie à Nîmes et créateur du site internet galerie-photo.com. Il mène lui-même une recherche sur la confusion entre la photographie et la peinture, au travers de natures mortes photographiques (www.photographie-peinture.com).

       L’artiste Jan Weenix a différentes compétences : le dessin et la peinture bien sur, mais il produisait également des décors. Il est connu pour ses natures mortes de gibiers morts. Il a fait le voyage en Italie ce qui l’a beaucoup influencé.

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Jan Baptist Weenix (1621–circa 1660) – Huile sur toile, vers 1647-1660, 180 × 162 cm, (Rijksmuseum Amsterdam)
Source : http://www.galerie-photo.com/composition-jan-weenix.html

La symbolique des natures mortes de gibier

      La chasse a commencé à être règlementée vers 1500 par le droit romain, en particulier la vènerie (chasse à courre). En Allemagne le paysan n’était pas autorisé à pratiquer cette activité, avec une exception pour la chasse au sanglier. Les princes sont seuls autorisés à pratiquer la « grande vènerie » alors que pour les nobles et le haut clergé seulement la «petite vènerie».

      C’était donc une activité réservée aux plus riches et puissants. C’est en ce sens que l’on peut penser à une vanité. Tout comme les repas fastueux où les tables sont recouvertes de fruits et légumes, volailles et viandes de tout genre, dans les scènes de Weenix les animaux morts montrent l’abondance et les plaisirs humains de se nourrir allègrement. 

     Le fait que les animaux soit représentés morts, mais dans toute leur beauté par des jeux de lumière, une minutie du détail et un rendu de la matière, cela renvoie à l’esthétisme des vanités néerlandaises de l’époque, faites pour rappeler la fragilité de la vie humaine et la nécessité d’avoir une vie spirituelle pour préparer la vie éternelle.

      En outre Jan Weenix ouvre souvent ses natures mortes sur un paysage lointain, qui selon Henri Peyre oscille entre « campagne sauvage ou idéalisée ». Cet élément provient de son voyage à Rome et à la présence quasi constante des paysages dans les oeuvres de ses contemporains italiens.

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Jan Weenix (1642-1719) – Scène de chasse animée dans un paysage, Huile sur toile, 1700, 183 x 143 cm
Source : http://www.galerie-photo.com/composition-jan-weenix.html

      Henri Peyre nous donne une description précise et intéressante de cette oeuvre. « Les chiens sont fourbus, les animaux sauvages sont maintenant endormis dans la paix du long repos. L’homme noir, symbole exotique de la sauvagerie humaine en ces temps d’expansion européenne, lui aussi domestiqué, tient placidement la longe du cheval. Tandis que la chasse se termine tranquillement en arrière-plan, on est au moment de cette scène rentré à la maison. La première pierre sur laquelle ont été jetés le lièvre et les oiseaux morts, les armes posés sur ce qui est un sol régulier, peut-être déjà une terrasse, signalent qu’on est à présent aux limites du domicile, qu’on a un pied dans l’habité. On ne joue dans cette peinture le sauvage que pour exhaler l’apaisement et la beauté du domestique. »

      La mise en perspective de la nature morte par la présence d’un paysage. 

      La nature morte de gibier dans cette oeuvre se trouve au premier plan. La composition est en trompe l’oeil. On y voit un muret sur lequel gisent des animaux morts. On a presque l’impression que la nature morte de gibier repose sur un tableau car la teinte diffère par son éclat de la partie qui se situe juste derrière avec le chasseur. La perspective est très marquée : la ligne de fuite suit le chemin jusqu’à la mer et les montagnes. La lumière chaude de l’horizon fait un rappel avec la fourrure du lapin.

       Un tableau de chasse est toujours organisé de la même manière : le gibier git aux portes de la maison du propriétaire. Pour rendre plus gai ce type de  composition, des animaux exotiques sont ajoutés à côté du traditionnel gibier, ou encore des animaux vivants, non chassés. Ici l’animal exotique est le singe. Le petit chien frisé à droite rehausse ce sujet morbide. Le parc dans le fond, qui s’étend à perte de vue, rappelle la voie droite de la rédemption pour accéder à  la vie éternelle symbolisée par le coucher de soleil.

Clémence L.

Les animaux dans les vanités

Nature morte aux poissons Détails  Pieter Boel (1622-1674)  Huile sur toile, vers 1660  Cliché - Bertrand Legros  © Chateau-Musée de Dieppe, Dieppe

Nature morte aux poissons Détails Pieter Boel (1622-1674) Huile sur toile, vers 1660 Cliché – Bertrand Legros © Chateau-Musée de Dieppe, Dieppe

       Le site internet de la Bibliothèque Nationale de France héberge un site, http://classes.bnf.fr/index.php, qui est un portail vers un corpus de mini-sites selon la recherche par mots-clés que l’on effectue. Ce site met à disposition des documents en ligne à des fins pédagogiques sous la forme de PDF. La direction de la publication est composée de Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France et Thierry Grillet, directeur de la Diffusion culturelle. L’interface est attrayante, beaucoup d’informations concernant l’actualité des expositions est en ligne et ainsi que d’autre évènements culturels.

Capture d'écran http://classes.bnf.fr/

Capture d’écran http://classes.bnf.fr/

       Dans le cadre de la recherche sur le thème de la symbolique des animaux dans la peinture, le mot-clé « bestiaire » donne accès à deux PDF. La période concernée est le Moyen Age mais certains symboles sont une constante au fil des siècles en peinture dans la culture européenne. On note toutefois que ces sites concernent des expositions et comme le projet est récent, on fait rapidement le tour de ces ressources.

        Un document a été mis en ligne par le Musée des Beaux Arts de Bordeaux à l’occasion de l’exposition sur la peinture hollandaise du XVII ème siècle. Il a été conçu par Isabelle Beccia, responsable du service culturel du musée. Il s’agit d’une synthèse de plusieurs ouvrages sur le thème notamment des animaux vivants et morts représentés dans les nature mortes de vanités. 

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Capture d’écran PDF mis en ligne par le musée des BA de Bordeaux, accessible via Google en téléchargement direct

Voici les symboliques de quelques animaux :

L’agneau

       Il fait bien sur référence à Jésus Christ sacrifié pour les hommes, en victime. Raban Maur, moine bénédictin et archevêque de Mayence en Allemagne, qui a vécu au IX ème siècle, était également un théologien réputé. Il a rédigé une Encyclopédie des Choses, et des traités d’éducation et de grammaire ainsi que des commentaires de la Bible. Il explique que Jésus Christ et l’agneau sont liés car l’agneau est pure et immaculé, et qu’il est utilisé à titre de sacrifice dans les rites, tout comme Jésus fut tué sur terre. Toujours dans une tradition biblique, l’agneau est associé aux apôtres et donc aux innocents, donc à ceux qui se sont repentis.

Au XVII ème siècle ce n’est pas une iconographie très employée dans l’Europe du Nord, voici deux exemples :

Un peintre Espagnol :

Josefa de AYALA, nature morte, 1679, (sans indications supplémentaires)

Josefa de AYALA, nature morte, 1679, (sans indications supplémentaires) Source : http://en.wikipedia.org/wiki/File:JosefaObidos4.jpg

L’agneau est représenté ci-dessus déjà découpé, amassé avec d’autres types de viandes pour souligner le faste.

Voici un exemple d’un peintre Français : 

DE SPORTES Alexandre-François,Nature morte aux perdrix piquées, faisans, quarrés d'agneau fruits et poires de bon Chrétien,Gros & Delettrez,Paris (sans indications des dimensions) Source : http://www.artvalue.com/auctionresult--de-sportes-alexandre-francois-nature-morte-aux-perdrix-pique-2855422.htm

DE SPORTES Alexandre-François,Nature morte aux perdrix piquées, faisans, quarrés d’agneau fruits et poires de bon Chrétien,Gros & Delettrez,Paris (sans indications des dimensions)
Source : http://www.artvalue.com/auctionresult–de-sportes-alexandre-francois-nature-morte-aux-perdrix-pique-2855422.htm

Tortue, coquillage et poisson

Nature morte aux poissons Détails  Pieter Boel (1622-1674)  Huile sur toile, vers 1660  Cliché - Bertrand Legros  © Chateau-Musée de Dieppe, Dieppe

Nature morte aux poissons Détails Pieter Boel (1622-1674) Huile sur toile, vers 1660 Cliché – Bertrand Legros © Chateau-Musée de Dieppe, Dieppe

         La coquille, déjà évoquée et tout autre mollusque, invoque la tombe des défunts. Les huitres, mis à part la dimension érotique du fait de leur caractère aphrodisiaque, abritant des perles signifient l’humilité du sage et du saint. La perle est la connaissance cachée, la sagesse qui est tirée des enseignements de Dieu. 

        Dans un même registre, la tortue représente la terre et le ciel. Quand elle est représentée droite sur ses pattes il s’agit de l’image de la voute céleste, son dos arrondi rappelant la vision du ciel. Renversée elle représente la terre, demeure des hommes. Plus vulnérable sur le dos, elle renvoie à la fragilité de la vie ; sur ses pattes elle incarne la vie éternelle sous la protection de Dieu

         Le site des musées de Haute Normandie a des pages consacrées à des oeuvres d’art. La fiche sur l’oeuvre de Pieter Boel,artiste anversois du XVII ème siècle, « Nature morte aux poissons » peinte vers 1660 a été très utile pour la symbolique des coquillages, huiles et tortues. On note cependant la caractère peu pratique de ce site, qui dans l’onglet « à découvrir », propose des images d’oeuvres sans cartels, sans indication de dates, périodes ou autre. 

La chouette

Vanité à la chouette (auteur anonyme). XVIIe siècle.

Anonyme, XVII ème siècle, vanité à la chouette, Musée des Beaux-Arts de Dijon (sans indication de dimensions) Source : http://eclaircie.canalblog.com/archives/2011/02/28/20505458.html

Anonyme, XVII ème siècle, vanité à la chouette, Musée des Beaux-Arts de Dijon (sans indication de dimensions)
Source : http://eclaircie.canalblog.com/archives/2011/02/28/20505458.html

        C’est un oiseau de nuit qui a eu différentes symboliques. A l’Antiquité, associée à Athéna, elle représentait la sagesse, l’image de son habilité à voir dans la nuit représentant le fait d’être clairvoyant. Dans le monde romain, la chouette avait une connotation négative, accusée de boire le sang des enfants la nuit. Au Moyen-Âge la chouette est associée à la tromperie, profitant de la nuit pour chasser pour attraper ses proies plus facilement. Les chouettes furent souvent clouées aux portes pour conjurer les mauvais sorts.

La grenouille 

      Le directeur du musée des Beaux-Arts de Bordeaux résume les différents sens qu’ont pris les grenouilles dans l’histoire de l’Art : à l’Antiquité cet animal était symbole de fécondité, au Moyen Age la grenouille était mal vue, renvoyant à la luxure, et associée au crapaud qui incarne l’avarice. 

       Le Maitre de la Raison, graveur et peintre de la fin du XVème siècle actif à Amsterdam, utilise la grenouille pour représenter les pécheurs imprudents que le destin surprend.

       Plus tard, Jacob Cats dans ses emblèmes (disponibles sur internet ici) représente une grenouille au premier plan de son emblème « tibi mors, mini vita » ce qui signifie, selon les mots d’Olivier le Bihan, directeur du musée des Beaux-Arts lors de l’exposition : « au creux de la main gauche d’une jeune fille courtisée par un prétendant l’animal évoque l’alternative entre l’amour et le plaisir, la grenouille aquatique suffoquera dans la main de la virage qu’enflamme un désir déshonnête ». 

Jacob Cats, "Tibi Mors mini vita",  Sinne- en minnebeelden (1627) Source : http://emblems.let.uu.nl/c1627_introduction.html?lang=eng

Jacob Cats, « Tibi Mors mini vita », Sinne- en minnebeelden (1627)
Source : http://emblems.let.uu.nl/c1627_introduction.html?lang=eng

          Plus généralement maintenant, il faut aborder la symbolique des gibiers présents dans les natures mortes de l’Age d’Or.

          La chasse à courre était une activité noble, chère, très populaire au Moyen Age surtout, mais qui conserve cette image d’activité prestigieuse. Outre le fait qu’une nature morte de gibier puisse vouloir incarner la vanité humaine  dans sa définition de « fierté, orgueil », l’action complaisante de tuer moins fort que soi pour se faire valoir, la chasse est aussi un symbole chrétien. En fait, elle est associée au combat mené par le mal contre l’âme du croyant.

       La volaille et le gibier représentent la victime du sacrifice mais également la dimension du faste, l’abondance et la richesse. Ces deux éléments paradoxaux veulent signifier la difficulté de la recherche spirituelle dans la vie quotidienne de l’homme qui se laisse distraire par les biens matériels. Olivier Le Bihan explique que « Si le motif du gibier s’impose d’abord au sein ce genre de tableau comme l’image d’une mort instantanée qui suspend brutalement toute forme d’activité, on ne doit pas oublier non plus que la chasse figure elle-même parmi les occupations futiles dans un certain nombre de vanités datant de la seconde moitié du dix-septième siècle (…) la mythologie du chasseur n’est du reste pas indemne de toute critique sociale ou morale. En donnant la préséance au pasteur sur le chasseur, la Bible condamnait déjà l’imprévoyant Esaü à céder son droit d’ainesse à Jacob son cadet plus industrieux et réfléchi ». 

Clémence L.